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Equateur, paradis pour glaciologues

 

En tant que glaciologue, je ne pouvais pas parler de l’Equateur sans évoquer les scientifiques qui ont sillonné ses volcans depuis la colonisation espagnole. Au XVIIIème siècle, l’Académie Royale des Sciences de Paris s’interroge sur la forme exacte de la Terre. Est-ce une sphère parfaite ou a-t-elle une forme elliptique, renflée à l’Equateur et aplatie aux Pôles ? Pour le vérifier, il suffit d’aller mesurer puis comparer la longueur d’un degré d’arc de méridien terrestre près du Pôle et près de l’Equateur. Deux équipes distinctes sont alors envoyées.

 

Débute alors l’une des plus incroyables aventures scientifiques que l’homme n’ait jamais vécue. Trois jeunes académiciens (Pierre Bouguer, physicien, Charles Marie de la Condamine, géographe, et Louis Godin, mathématicien), accompagnés d’un botaniste et biologiste Joseph Jussieu, d’un chirurgien et de techniciens débarquent à Guayaquil et rejoignent Quito en juin 1736 au terme d’un voyage long de presque un an. L’aventure ne fait que commencer !
Un travail immense les attend. Ils doivent mesurer précisément deux bases de plusieurs kilomètres qui serviront de référence pour déterminer la longueur exacte d’un segment de méridien terrestre allant de la région du Cayambe à celle de Cuenca. Des calculs astronomiques permettront ensuite de connaître à la seconde près la distance angulaire (degrés de latitude) couverte par ce segment.
Les obstacles sont nombreux : une topographie accidentée, une météo défavorable, une équipe de porteurs pas très honnête, des autorités politiques méfiantes, les maladies, des finances qui s’épuisent, et pour finir, une concurrence acharnée entre scientifiques qui finit par scinder le groupe en deux parties rivales. Il faudra attendre six longues années pour que le travail soit achevé avec une précision inouïe car Bouguer annoncera une distance de 110598 m soit 22 m de plus que la longueur réelle.
Six années au cours desquelles Jussieu descend le rio Napo puis l’Amazone jusqu’à son embouchure découvrant nombre d’espèces végétales. La Condamine, quant à lui, mesure l’altitude de volcans d’Equateur avec une précision remarquable (Cotopaxi, Chimborazo). Au cours de cette aventure, un membre de l’équipe perd la vie au cours d’un duel engagé pour une femme… Cette incroyable aventure est relatée dans le magnifique livre de F. Trystram, Le procès des étoiles.

 

La Condamine, faute de serviteurs suffisamment téméraires pour partir à l’assaut des volcans, doit se contenter d’en mesurer les altitudes. Arrive alors en Amérique du Sud Alexandre von Humbolt. Prussien, géologue de formation, d’une insatiable curiosité, Humbolt s’intéresse à tous les domaines de la science, de la géographie à l’écologie en passant par l’archéologie. En 1802, il conduit la première tentative d’ascension du Chimborazo, connu alors pour être la montagne la plus haute de la Terre, afin d’en vérifier l’altitude.
Vingt neuf ans plus tard, c’est au tour de Jean-Baptiste Boussingault, ingénieur français au service du libérateur Bolivar, qui deviendra l’un des meilleurs chimistes du XIXème siècle, de s’attaquer au Chimborazo. Sans succès cependant.

Il faudra cependant attendre le 1er juillet 1880 pour que la cime de ce géant soit foulée. Au terme d’un voyage de plus de 7 mois en Equateur, Edward Whymper, accompagné de ses guides habituels, Jean-Antoine Carrel et son cousin Louis, atteint le premier le sommet du Chimborazo. Explorateur, naturaliste, Whymper a rapporté de magnifiques gravures des sommets qu’il a gravis car il ne s’est pas contenté du Chimborazo !
Entre décembre 1879 et juillet 1880, il a réalisé une douzaine de premières dont le Cotopaxi qui était en activité à l’époque, l’Antizana, le plus beau sommet d’Equateur à mon goût, le Cayambe, seul glacier de la planète à être coupé par la ligne équatoriale, et l’Illiniza. En juin 1880, il explore le massif de l’Altar, immense « caldera » volcanique à la topographie complexe. Ce sommet, probablement le plus difficile d’Equateur, ne sera gravi que dans les années 1960. Nous savons maintenant que le Chimborazo n’est pas la plus haute montagne du monde mais, grâce aux académiciens, on a appris que la Terre est effectivement enflée à l’Equateur faisant de son sommet le point le plus éloigné du centre de la Terre. (4268 caractères)

 

Carottage de glace au sommet du Chimborazo.

 

Dans la lignée de nos glorieux devanciers, une équipe de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) pour laquelle je travaille, étudie les glaciers andins de la région tropicale afin de relier leurs fluctuations à l’évolution du climat local. Dans ce but, nous avons mis en place un réseau d’observation des glaciers alliant mesures des variations annuelles des volumes glaciaires et mesures météorologiques. Le glacier Antizana 15, en Equateur et le glacier Zongo, accroché sur un flanc du Huayna Potosi en Bolivie sont les deux glaciers tropicaux étudiés par cet observatoire. En parallèle de ces mesures récurrentes, nous menons régulièrement des opérations de carottage sur des sites de haute altitude, favorables à la conservation de glace ancienne. Après analyse, ces carottes nous renseignent sur les climats du passé (paléoclimat).

En décembre 2000, nous sommes partis carotter la calotte sommitale du Chimborazo. Une quinzaine de scientifiques équatoriens, boliviens, suisses et français se sont retrouvés au camp de base de ce volcan fin novembre, non loin du refuge Whymper. Après une phase d’acclimatation, le matériel fut progressivement monté au sommet de la pointe Ventimilla à 6280 m à l’aide d’une équipe de porteurs.
Au total, près de 2 tonnes de matériel incluant le carottier, le matériel scientifique et tout ce qui est nécessaire à la vie d’une équipe de 10 personnes furent montées pendant les 15 jours de l’expédition. Comme à l’accoutumé, le carottage se déroula en plusieurs phases. Tout d’abord, nous avons dû mesurer et localiser l’épaisseur de glace maximale afin d’espérer recueillir les carottes les plus anciennes du glacier. Entre la pointe Ventimilla et le sommet principal, cette épaisseur dépassa 80 m, nous laissant envisager examiner des échantillons de glace vieux de plusieurs milliers d’années.

Le lieu de carottage déterminé, nous avons monté le carottier qui fut installé dans une tente de forage. Alors put commencer la troisième phase, le forage proprement dit.

Le carottier se présente comme une tarière creuse fixée au bout d’un câble. Cette tarière, pilotée depuis la surface, descend dans le trou de forage. Par rotation, elle découpe et emprisonne des cylindres de glace de 80 cm. Une fois pleine, elle est remontée, vidée avant de redescendre dans le trou pour récupérer l´échantillon suivant. Chaque carotte de glace est soigneusement numérotée, emballée, stockée dans une cave de neige et est ensuite redescendue à dos d’homme le dernier jour de l’expédition où un camion frigorifique attend la précieuse marchandise. Direction, les laboratoires d’analyses en France ou en Suisse. Là, les carottes seront découpées, fondues puis analysées. Les particules chimiques ou les isotopes de l’eau recensés permettent de faire des hypothèses sur l’évolution du climat local.

Un exemple d’étude concret : le Chimborazo a été sélectionné car il se situe quasiment sur la ligne équatoriale tout en étant proche du Pacifique, ainsi sa glace emprisonne à priori des indices des événements El Niño. El Niño est une perturbation climatique d’échelle mondiale qui prend naissance dans le Pacifique équatorial, et qui bouleverse pour quelques mois le climat régional et même global. Les phénomènes climatiques attribués à El Niño s’observent de manière récurrente tous les 3 à 7 ans et semblent même s’intensifier ces dernières décennies. Est-ce une conséquence du réchauffement climatique actuel ? L’homme en est-il responsable. ? La Terre a-t-elle connu des périodes semblables dans le passé ? Autant de questions auxquelles les carottes de glace des Tropiques peuvent apporter des éléments de réponse.

 

Vivre un carottage de glace, c’est vivre une aventure humaine en montagne. Malgré l’espace, nous nous retrouvons dans un milieu confiné, un peu comme sur un bateau. Les conditions météorologiques, l’environnement hostile, la haute altitude, le confort réduit au minimum et le travail nous obligent à vivre 24 heures sur 24 ensemble, dans des conditions précaires. C’est là que nous découvrons vraiment les gens, les caractères sont entiers.
La plupart des scientifiques ne sont pas montagnards mais pourtant, chacun à son rythme, tous non seulement arrivent au sommet mais y vivent quelques jours et y travaillent. Je suis à chaque fois étonné. Au Chimborazo par exemple, le taux de réussite est de seulement 50% chez les alpinistes… Comme si gravir une montagne pour la science et non plus seulement pour le sport décuplait les volontés et les forces ! A chaque fois, des imprévus, des aléas viennent perturber nos prévisions et nos plannings. Par exemple, au Chimborazo, nous avons eu la désagréable surprise de rencontrer des pénitents hauts de 1 m sur tout le plateau sommital. Outre les problèmes pour se déplacer, pour installer les tentes, ceux-ci signifiaient qu’une partie de la neige du sommet avait fondu or l’eau, en s’infiltrant dans les strates de neige, vient perturber et effacer le signal climatique. Les résultats scientifiques, certes non nuls, n’ont donc pas été à la hauteur de nos espérances : aucun signal des événements El Niño. Il a fallu finalement trouver un autre site, une autre montagne, et passer de nouveau de longues journées en altitude, ce que nous avons fait en juin 2003 sur le Coropuna, au Sud du Pérou.
Les pénitents du Chimborazo se sont en fait développés à cause du volcan voisin, le Tungurahua qui est entré en éruption en novembre 1999. Les cendres répandues sur le sommet du Chimborazo ont favorisé l’absorption du rayonnement solaire, faisant fondre la neige… A ce sujet, une anecdote me revient. Une équipe de journalistes équatoriens était montée nous interviewer juste au moment où nous découvrions de l’eau accumulée à 20 m de profondeur, à l’interface entre la neige et la glace.
Nous n’avons pas compris tout de suite qu’elle provenait de la surface. Le Chimborazo n’était-il pas en train de se réveiller ? Cette nouvelle fit les gros titres des journaux nationaux, information que nous durent démentir au plus vite avant que l’inquiétude ne gagne la ville… En altitude, les scientifiques aussi manquent de perspicacité !

 

Textes de Patrick Wagnon, glaciologue.